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La chasse reprend du poil de la bête

8 novembre 2011

Relève de chasseur au Québec

Pierre Gingras – La Presse.ca – 7 novembre 2011

Au moment où la chasse aux cerfs de Virginie bat son plein, un constat s’impose: les chasseurs de cerfs et d’orignaux n’ont jamais été aussi nombreux au Québec. La chasse reprend du poil de la bête. Et la relève augmente. Chasser est devenu cool et in. Depuis cinq ans, ils sont 80 000 néophytes à arpenter les bois, dont plus de 17 000 cette saison seulement, un record. Un des facteurs à l’origine de cet engouement est l’abondance du gibier. En réalité, le Québec n’a jamais été aussi giboyeux.

Emma Cossette aura 13 ans le 21 décembre. L’adolescente de Saint-Augustin-de-Desmaures, près de Québec, réussit bien à l’école et excelle dans le soccer. Son autre passion: la chasse. Pour la première fois cette année, elle avait le droit de chasser aux canards avec un fusil, un calibre 20 à trois coups. La matinée de septembre s’est terminée par quatre canards branchus. Elle s’était exercée au pigeon d’argile avant le grand jour. Récemment, elle a abattu ses premières outardes. «La chasse à la sauvagine, c’est de l’action, dit-elle. On peut tirer souvent. Être dans la nature, j’adore. J’ai souvent accompagné mon père à la chasse, seule ou avec mes cousins. Et quand je suis dans le bois, je ne compte plus les heures.»

Confirmation du paternel Alain Cossette, directeur général de la Fédération des chasseurs et pêcheurs du Québec. «Je me souviens d’une chasse aux oies et d’une autre journée au chevreuil. Pas de gibier en vue. Eh bien, dans les deux cas, elle a insisté, harcelé serait plutôt le mot, pour que l’on reste en place plus longtemps que prévu. Cela a duré des heures, jusqu’à la brunante. Je n’en pouvais plus», raconte-t-il.

Alexandre Touzin, 20 ans, de Rouen, en Abitibi, a obtenu son permis il y a trois ans. Cette année, il a abattu son premier orignal. «Ici, en Abitibi, la chasse est bien vue. J’ai même deux filles dans ma classe qui y vont aussi. Et même si les amis ne chassent pas, ils aiment la viande sauvage», dit-il. Marjolaine Fournier a 20 ans, elle aussi. Comme Alexandre, elle a été initiée à la chasse par son père. Elle a abattu son premier cerf il y a deux ans. «L’excitation, ce n’est pas l’abattage, c’est tout ce qui est autour. Les préparatifs, la construction de la cache, l’attente, les bruits de la forêt. Et j’adore manger du gibier. La plupart de mes amis estiment que la chasse, c’est cool, surtout les gars.»

 

22 000 nouveaux adeptes dans le bois

Emma n’est pas la seule néophyte à la chasse cet automne. Ils sont 17 000 cette année à avoir suivi les deux jours de cours obligatoires d’initiation à la chasse et au maniement des armes à feu afin de pouvoir se procurer un permis. Un record depuis que ces classes obligatoires existent, indique la fédération qui fournit les services des instructeurs.

Au cours des cinq dernières années, le nombre de nouveaux adeptes a atteint 80 000, dont 25% de femmes et 25% d’adolescents de moins de 18 ans. C’est sans compter les 5000 autres qui, comme dans les dernières années, se sont probablement prévalus cet automne du permis d’initiation. Cette occasion est offerte par Québec et permet, une seule fois dans sa vie, d’expérimenter la chasse durant une saison sans avoir suivi de cours. S’il le désire, le titulaire, accompagné obligatoirement d’un chasseur expérimenté, peut même chasser ours, orignal, cerf et autre gibier au cours de la même année.

Selon les estimations du ministère des Richesses naturelles et de la Faune, on compte de 350 000 à 400 000 chasseurs au Québec. Pour sa part, la Fédération des chasseurs et des pêcheurs juge ce nombre beaucoup trop prudent d’après ses sondages.

«La chasse a le vent dans les voiles, soutient Alain Cossette. C’est même in chez les 20 à 35 ans. L’image traditionnelle du chasseur avec sa veste à carreaux exhibant son trophée sanguinolent, c’est terminé. Traquer le gibier, découvrir l’habitat où il vit et finalement le manger, c’est écologique. Manger du gibier, c’est déguster une viande biologique à 100%, a fait valoir une de nos campagnes de promotion. Les gens ont manifestement apprécié. D’ailleurs, la plupart des chasseurs consomment leur gibier alors que cet aspect a beaucoup moins d’importance chez les pêcheurs.»

Plus de gibier que jamais

Le principal élément qui sert à convaincre les nouveaux amateurs reste l’abondance de gibier. Il n’y en a jamais eu autant. Si bien que les chasseurs de gros gibier sont plus nombreux. Cette année, on s’attendait à ce que le nombre de chasseurs d’orignaux atteigne un nouveau sommet en raison de la réglementation qui permet d’abattre les bêtes sans bois (femelles et jeunes de l’année) tous les deux ans. Ils étaient 172 000 en 2009, un record.

M. Cossette souligne que la Fédération, avec ses 200 associations et ses 125 000 membres, ainsi que les gouvernements québécois et fédéral font des efforts pour assurer une relève. Par exemple, les adolescents de 12 à 17 ans peuvent chasser la sauvagine une semaine avant l’ouverture officielle, ce qui permet théoriquement de voir plus de gibier. Ils doivent toutefois être accompagnés d’un adulte qui agit à titre de tuteur et qui n’est pas autorisé à chasser. «Les baby-boomers se font de plus en plus âgés. Ils vont bientôt laisser tomber les armes. Heureusement, il semble bien que la relève soit là», estime M. Cossette.

Guillaume Robidoux, spécialiste en haute technologie de 33 ans, de Saint-Nicolas, fait aussi partie de cette relève. Il a commencé à chasser il y a six ans, surtout les oies, mais aussi le cerf. Il en compte deux à son tableau de chasse. «Mes parents n’ont jamais chassé. J’ai été initié par un ami qui m’a invité à chasser la bernache. J’ai trippé. Même chose au chevreuil, l’attente, le bruit de la forêt, les oiseaux qui viennent presque se percher sur nos épaules. Ce sont des sensations exceptionnelles. Et toute la famille aime manger du gibier», raconte-t-il.

La cruauté? Tous les jeunes chasseurs interrogés ont indiqué que leur entourage était favorable à leur activité. À ceux qui les accuseraient de barbarie, François Boucher, qui chasse l’orignal à l’arc depuis des années, répond: «Je ne me cache pas derrière mon boucher pour manger ma viande!» Initié par son père, il est devenu littéralement amoureux de ce sport qui, pour lui, représente un défi exaltant. Il a déjà abattu six orignaux à l’arc.

L’orignal reste le plus populaire

Exception faite du caribou qui est en déclin, le gibier qui exige le plus d’organisation, de déplacements et de dépenses est l’orignal. Pourtant, depuis quelques années, c’est l’animal le plus convoité par les chasseurs au Québec.

Les nombreuses coupes forestières ont favorisé une régénération végétale qui profite abondamment à notre plus grand cervidé. Au point que sa population atteint, là aussi, un record: environ 125 000 bêtes. Par ailleurs, une réglementation interdisant l’abattage de femelles une année sur deux a largement favorisé la population en dépit du grand nombre de chasseurs. Si bien qu’en 2009, une année «permissible» selon le langage des biologistes, il s’est abattu un peu plus de 27 000 orignaux, du jamais vu. Comme il faut obligatoirement un minimum de deux détenteurs de permis pour chasser l’orignal, le taux de succès a atteint au moins 30%, beaucoup plus que les tirages de loterie.

Dans les réserves fauniques où cette chasse est très contingentée, le taux de succès est encore plus élevé, autour de 70% par groupe. Si vous chassez dans la réserve de Matane, un endroit favorisé par les coupes forestières et la présence de nombreuses salines, le succès est de l’ordre de 90%. En plan américain, on peut presque nous garantir un orignal. Le forfait est de plus de 3000$ par personne. Mais dans ce cas, il n’est pas rare de voir 15 ou 20 orignaux durant un séjour.

Croissance fabuleuse du cerf

Si le cerf de Virginie a perdu une partie de ses adeptes au profit de l’orignal depuis quelques années, le retour du balancier s’annonce pour bientôt.

En 2007, pas moins de 172 000 chasseurs ont abattu 65 000 bêtes, deux autres records au Québec. Par contre, les deux hivers suivants, la neige abondante a provoqué des dizaines de milliers de morts dans le cheptel. Mais déjà l’an dernier, la population a augmenté de nouveau. Et dire qu’à la suite d’une chasse excessive, de très longues saisons et des hivers très difficiles, le tableau de chasse de 1974, le plus faible à ce jour, affichait 4000 bêtes.

La capacité de reproduction de notre cerf est considérable. À la deuxième mise bas, une femelle donne naissance à deux petits par année. Par ailleurs, un peu partout dans le sud du Québec, à partir des Laurentides, l’habitat lui est très propice. La culture intensive du soya (du bonbon pour le cerf, disent les biologistes) et du maïs n’est pas étrangère au fait que les effectifs atteignent aujourd’hui les 250 000 têtes, estime le gouvernement, un chiffre impressionnant quand on sait aussi que l’animal était presque absent du Québec au début de la colonie. On déplore d’ailleurs chaque année de 5000 à 6000 accidents de la route impliquant un cerf de Virginie.

En Estrie, la surpopulation est devenue un problème chronique. Au point où, depuis quelques années, le gouvernement y distribue des permis permettant au chasseur de tuer deux bêtes par saison dans la mesure où une femelle est la première à être abattue. Évidemment, plus la population est abondante, plus le taux de succès est grand. La popularité du cerf auprès des chasseurs s’explique aussi par sa proximité des centres urbains. On peut même le chasser dans la banlieue immédiate de Montréal, notamment à l’arc.

Sauvagine: la désaffection

La chasse à la sauvagine n’a jamais connu une grande popularité chez nous, notamment parce qu’elle exige habituellement de l’équipement, des appelants, parfois une chaloupe et une cache, mais surtout parce que les territoires de chasse sont relativement rares. Et ils le sont de plus en plus, souvent en raison de restrictions municipales. Les pétarades au moment de l’ouverture de la chasse aux canards n’ont jamais été appréciées par les riverains. Ainsi, au cours des 30 dernières années, les effectifs des «sauvaginiers» ont chuté de 76 000 à 30 000. La désaffection est semblable dans le reste du Canada et aux États-Unis.

Pourtant, comme c’est le cas pour le gibier terrestre, les populations de plusieurs canards et bernaches sont en excellente santé. Quant à l’oie des neiges, depuis plusieurs années, ses effectifs atteignent des sommets, une situation attribuable en bonne partie au réchauffement climatique qui touche le Grand Nord, là où elles nichent. Printemps plus hâtifs, étés plus chauds et plus longs, autant de facteurs qui favorisent un grand succès de nidification. L’année 2011 a d’ailleurs été très propice à cet égard, et on s’attendait à ce que 1,3 million d’oies blanches fassent halte au Québec cet automne, selon les données du Service canadien de la faune. Mais contrairement à l’engouement pour la chasse à l’orignal ou au cerf, les limites d’abattage plus généreuses n’ont pas d’impact sur le nombre de chasseurs, lit-on dans l’ébauche du Plan nord-américain de gestion de la sauvagine pour 2012. En Amérique du Nord, la gestion de la sauvagine est tripartite et regroupe le Canada, les États-Unis et le Mexique.

Un magazine américain pour jeunes chasseurs

Les chasseurs américains font aussi la promotion de cette activité auprès de la relève. Par exemple, la National Wild Turkey Federation vient de lancer un magazine pour les enfants et une version pour les adolescents. La Fédération, qui compte 350 000 membres et 2200 associations aux États-Unis, au Canada et au Mexique, espère ainsi maintenir le feu sacré au sein des familles de chasseurs de dindon sauvage.

D’ailleurs, la population du gallinacé est aussi en pleine croissance au Québec. Depuis quatre ans, la chasse au grand oiseau noir est réglementée et, comme dans la plupart des États américains, il est chassé au printemps seulement. Contrairement au petit gibier (lièvre, gélinotte huppée, etc.), la chasse au dindon est très difficile et les adeptes, environ 5000, doivent avoir suivi un cours pour se procurer un permis. Seul le mâle peut être abbatu.